• Le N.A.C. d'Yvonne ( extrait de mon recueil de nouvelles )

     

    Le N.A.C. d’Yvonne.

     

     

     

     

     

    •  Madame Bonnot … 

      Gérard frappa deux petits coups brefs sur le chêne doré de la porte d’entrée.

    •  Madame Bonnot …

    • J’arrive ! 

       

      Yvonne accourut de toute la vitesse de ses jambes usagées. Le froissement rauque du feutre de ses charentaises sur le carrelage du corridor rassura Gérard.

      La vieille dame se portait bien.

      La porte s’ouvrit largement.

       

    • Ah, Gérard, c’est vous.

    • Eh oui, Madame Bonnot. Comme chaque jour, à la même heure. Tenez, voici votre demie baguette.

    • Merci mon petit Gérard.

    • Bonne journée, Madame Bonnot.

    • A vous de même.

       

      Et la porte se referma doucement.

       

      Le boulanger regagna sa camionnette, s’installa au volant et reprit sa tournée quotidienne.

      Chaque jour, il apportait à Madame Bonnot, sa part de pain frais.

       

      Une brave femme, cette Yvonne.

      Pas comme certaines vieilles harpies, jamais contentes et auxquelles le pain semblait toujours trop cuit ou pas assez.

       

      Certes, Yvonne était une « taiseuse », peu de mots, peu de sourires, mais toujours d’humeur égale. Une bonne vieille, emballée dans sa cape de laine grise et dans sa solitude. L’une lui tenant chaud et l’autre froid, l’ensemble lui permettait, bon an, mal an, de garder une température constante qui lui évitait les diverses et fâcheuses affections hivernales.

       

      Gérard savait combien sa visite quotidienne importait à la vieille Yvonne.

      C’est qu’elle était seule, Yvonne, très seule même. Plus de famille. Pas d’amis.

      La visite du boulanger et celle, épisodique du facteur, constituaient les deux fils de la trame d’un tissu social effiloché, semblable en cela aux bords frangés de sa cape grise et aux flancs de ses chaussons à carreaux rouges et noirs.

       

       

      Seule, Yvonne ne l’avait pas toujours été. Elle avait eu, autrefois, il y a bien longtemps déjà, un mari : Raymond qui lui avait donné un fils : Joël.

      Gérard, trop jeune, n’avait connu ni l’un ni l’autre.

       

      Raymond, Joël, deux êtres qu’elle avait chéris. La mort lui avait ravi Raymond, la vie avait absorbé Joël. Mais Yvonne leur vouait une tendresse intacte et malgré la douleur ressentie, elle les conservait blottis dans sa mémoire. Une mémoire préservée. Pas question de laisser ses souvenirs glisser doucement et disparaître comme au travers d’un vieux drap usé.

      Chaque fois qu’elle pressentait un accroc, supputait une menace, patiemment, avec le fil des souvenirs, maille après maille, elle raccommodait, colmatait, rebouchait, restaurait.

      Et Yvonne gardait toute sa tête.

       

      Elle aurait pu être moins seule, Yvonne, c’est sûr. Joël aurait pu lui rendre une petite visite, de temps en temps. Moins souvent que le boulanger, bien entendu, et plus rarement que le facteur, juste une fois, en passant …

      Mais Joël ne passait plus, et, depuis bien longtemps !

      Autrefois, il venait seul presque une fois par mois. Puis il avait amené sa compagne et l’avait présentée à Yvonne. Peu à peu, les visites s’étaient espacées :  Tu sais, maman, le boulot, la maison à retaper, tout ça … on n’a plus une minute à nous … 

      Yvonne avait opiné :   C’est la vie … 

      Et chaque fois qu’elle se surprenait à regretter la présence de son fils, elle se répétait à voix basse, comme pour s’en persuader : C’est la vie, c’est comme ça maintenant …

       

    • Madame Bonnot, votre demi-baguette !

    • Attendez un moment. 

       

      Dans cette réponse inhabituelle et dans la voix d’Yvonne, Gérard perçut l’ombre d’un changement. Qu’est-ce qu’elle a ?

       

    • Madame Bonnot, votre …

    • Attendez un moment.

    • Qu’est-ce qu’il y a, Madame Bonnot ? Vous avez un problème ?

    • Non. C’est Mona.

    • Mona ?

    • Oui, j’ai peur qu’elle se sauve.

    • Gérard demeura dubitatif : Mona ? C’est qui, ça ?

    • Madame Bonnot, qui est Mona ?

      Silence.

      Gérard patienta un instant. Puis il heurta à nouveau le bois de la porte.

    •  Madame Bonnot.

    • Oui, ça y est. J’arrive. Je l’ai enfermée dans la cuisine.

       

      La porte s’ouvrit largement sur une Yvonne souriante.

    • Faudrait pas qu’elle se sauve, voyez-vous.

    • Qui ça ? Mona ?

    • Oui, Mona.

    • Qui est Mona ?

       

      La vieille dame souriait toujours. Elle ne répondit rien.

       

                  - Ah ! C’est un chat,  c’est ça ? Vous avez adopté un petit animal de compagnie ?       Quelle bonne idée, Madame Bonnot !

       

      Yvonne souriait toujours.

    • Oui, oui.

       

       

       

      Gérard lui tendit son pain.

       

    •  Je suis bien content pour vous. C’est affectueux, un petit chat, et puis, ça donne de l’occupation. Allez, bonne journée, Madame Bonnot.

    • A vous de même.

       

      Et la porte se referma doucement. Gérard, tout réjoui, regagna sa camionnette. Elle va être moins seule, maintenant.  Il poursuivit sa tournée en sifflotant.

       

      Yvonne entrebâilla prudemment la porte de la cuisine et se glissa vivement à l’intérieur.

    • Mona, où es-tu ?

       

      Elle parcourut la pièce du regard.

    • Tu t’es encore cachée, coquine !

       

      A l’autre bout de la pièce, Mona observait Yvonne de son regard doré, brillant de mille étoiles.

      Yvonne aperçut Mona.

    • Ah, tu es là ! Tu es très belle, tu sais !

       

      Elle s’approcha doucement, la main tendue. D’un geste brusque, Mona s’enfuit et se réfugia sur le rebord de la fenêtre.

    • Non ! Tu ne vas pas me quitter. Je sais bien que tu es entrée par là, mais ne compte pas sur moi pour te laisser sortir. Nous allons être bien, toutes les deux, ici. Non ? Tiens, je vais nous préparer quelque chose à manger.

       

      Yvonne s’affaira dans sa cuisine. Elle ouvrit un placard, sortit une poêle, y versa de l’huile, cassa un œuf et le regarda frire en souriant. Voilà, voilà, ça vient !

      Elle sortit deux assiettes qu’elle posa sur la table. Elle préleva un petit morceau de blanc d’œuf qu’elle disposa dans l’assiette de Mona  et versa le reste dans la sienne. A table !

      Bien qu’elle eût, à n’en point douter, perçu la délicieuse odeur de l’œuf frit, Mona, persista à demeurer immobile sur le rebord de la fenêtre.

    • Tu n’as pas faim ?

       

      Yvonne plongea un morceau de pain dans le jaune de son œuf.

    • Tu as tort, c’est bon ! Tant pis, tu mangeras quand tu auras faim.

       

      Et Yvonne vida consciencieusement son assiette. Hum, il y a bien longtemps que je ne m’étais pas régalée comme ça.

      Mona observait attentivement Yvonne de ses petits yeux ronds phosphorescents. Elle passa la soirée sur le rebord de la fenêtre.

       

      Lorsque la nuit tomba, Yvonne rejoignit sa chambre dont elle laissa la porte largement ouverte.

    • Tu peux venir dormir avec moi, si tu veux …

       

      Mona traversa la cuisine et s’installa au pied du lit. Elle goûta la douceur du couvre-lit, testa la résistance de la paille du grand fauteuil, huma l’odeur enivrante de la cire imbibant la commode et s’enfuit à nouveau vers la cuisine où flottait encore la douce odeur d’oeuf frit.

      Bon appétit ! lui cria Yvonne, puis elle s’endormit.

    • Madame Bonnot, votre demi-baguette !

    • Un instant.

    • Oui, je sais. Mona ! Comment va-t-elle ?

    • Bien, bien !

    • Elle a toujours des rêves de fuite ?

    • Hélas, oui !

    • Laissez-lui un peu de temps. Il faut l’apprivoiser. Je suis sûr qu’elle vous aime déjà. Dans quelques jours, elle ne songera plus à vous quitter, croyez-moi.

       

      Yvonne ne répondit rien. Elle ferma consciencieusement la porte de la cuisine et, entrebâillant celle du corridor, elle saisit son pain.

      S’adressant au boulanger, elle demanda :

    • Vous serait-il possible de placer mon pain dans un sac et de le laisser à l’entrée de la porte ? Cela me permettrait de choisir le moment opportun en toute quiétude et vous ne seriez plus obligé d’attendre ainsi. Ce serait mieux pour tout le monde.

    • Oh ! Cela ne me gène pas. J’ai bien quelques minutes à vous consacrer.

    • Quand même, je préfère …

    • Alors, ce sera comme vous voulez. Ne vous inquiétez surtout pas. Ne vous inquiétez pas pour Mona non plus.

       

      Mais Yvonne avait déjà refermé la porte. Eh bien, pensa Gérard, un animal domestique, ça vous change vraiment la vie !

       

      Chaque matin, il accrocha le sac de pain à la poignée de la porte.

    • Bonjour, Madame Bonnot. Vous allez bien ? Voici votre baguette. Faites une caresse à Mona de ma part. A demain !

       

      Chaque matin, Yvonne surveillait Mona. Elle attendait patiemment que celle-ci s’installe le plus loin possible de l’entrée, elle entrouvrait brièvement la porte et se saisissait de son pain.

      Mona tenta, à plusieurs reprises, de s’approcher, mais Yvonne, déterminée, battait l’air de ses bras tendus. Face à ce moulin à vent inopiné, Mona, redoutant les courants d’air, effectuait un repli stratégique vers le fond de la pièce.

      Là, là, c’est bien, disait Yvonne en s’approchant doucement, la main tendue. Chaque tentative se soldant par un échec, elle finit par renoncer à établir un contact tactile.

    • Tu n’apprécies pas la proximité des humains ? Tant pis, je te caresserai du regard dorénavant.

       

      Et, les yeux dans les yeux, Yvonne et Mon s’observaient.

      Les iris gris bleu délavés, tapis sous les paupières fripées d’Yvonne fixaient ceux de Mona dans lesquels la lumière blanche du lustre faisait scintiller mille et une paillettes d’or.

      Tu es vraiment belle, chuchotait Yvonne.

       

      Peu à peu, Yvonne reprit goût à la cuisine. Mona mangeant peu, il fallait varier les menus. Elle lui offrit des miettes de poisson pané, des bribes de steak, quelques cuillérées de soupe au lait.

      Yvonne avait retrouvé l’appétit. Elle vidait régulièrement son assiette. Celle de Mona restant désespérément pleine, Yvonne en jetait régulièrement le contenu à la poubelle.

      Mona se révéla capricieuse et facétieuse. Yvonne, s’étant un instant éloignée, la retrouva picorant dans son assiette. Elle la vit aussi, à plusieurs reprises, tourner autour de la poubelle.

      Tu es une chipie, s’écriait-elle, une vraie chipie !

      Yvonne n’était plus seule, enfin, pas vraiment. Elle mangeait, dormait, dialoguait avec Mona qui ne lui répondait pas et la vie déployait ses longues ailes diaphanes sur lesquelles le temps s’écoulait goutte à goutte.

       

      Un  matin, Gérard trouva le sac encore plein du pain de la veille.

      Mince, se dit-il, que se passe-t-il ?

      Il frappa doucement à la porte.

    • Madame Bonnot, Madame Bonnot …

       

      Il insista.

    • Madame Bonnot, Madame Bonnot …

       

      Il ôta le pain sec et le remplaça par une demi-baguette encore tiède. Aucun son ne lui parvint. Pas de réponse. Pas de miaulements non plus. Rien qu’un silence pesant. Il regagna sa camionnette, pensif et un peu inquiet.

      Plusieurs fois pendant sa tournée, il pensa à Yvonne : J’espère que tout va bien.

      Le lendemain, il se précipita vers la porte et trouva, à son grand désarroi, le pain de la veille, mou et replié au fond du sac.

      Il cria:

    • Madame Bonnot, Madame Bonnot.

       

      Il heurta le bois de la porte, d’abord doucement, puis de plus en plus fort.

    • Madame Bonnot …

       

      Il s’approcha de la fenêtre et frappa fébrilement la vitre.

    • Madame Bonnot …

       

      Il regagna la rue, ouvrit le petit portail en bois de la demeure voisine et appuya un index déterminé sur la sonnette.

      Les voisins de Madame Bonnot ne figuraient pas sur la liste des clients de la boulangerie.

      La porte s’ouvrit, laissant apparaître un quinquagénaire à l’allure rébarbative.

    • Je ne veux pas de votre pain, jeune homme !

    • Ce n’est pas le problème. Dites-moi, votre voisine, vous l’avez vue, récemment ?

    • La vieille ?

    • Madame Bonnot, oui, l’avez-vous vue ?

    • Pfft, la vieille, on ne la voit jamais.

    • Et son chat ?

    • Elle a un chat maintenant, la vieille ?

       

       

      Devant le peu d’aménité du bonhomme, Gérard rejoignit son véhicule, traversa le village et se précipita chez le maire.

       

    • Madame Bonnot ? Oui, une brave femme. Je la connais peu. On ne la voit jamais dans les rues. Vous croyez vraiment qu’elle a un problème ?

    • Je ne sais pas, mais …

    • Bon, ne vous inquiétez pas, elle dort encore sans doute. Suivez-moi. Nous allons la réveiller.

       

      Devant l’absence de réponse de la vieille dame et l’angoisse grandissante du jeune boulanger, l’élu opta pour une intervention. Avec les personnes âgées, on ne sait jamais …

       

      Lorsque la porte fut ouverte, le maire, le boulanger et l’employé communal pénétrèrent dans le corridor.

    • Fermez vite la porte, s’écria Gérard, il ne faut pas que son chat se sauve.

    • Elle a un chat ?

    • Oui, une petite chatte, je crois. C’est Mona. Je ne l’ai jamais vue.

       

      Le maire appela :

    • Madame Bonnot, Madame Bonnot …

       

      Il ouvrit la porte de la cuisine. Madame Bonnot était assise à sa table, les mains délicatement posées sur son tablier à fleurs grises, sa cape sur les épaules. Ses yeux clos et sa tête baissée évoquaient la quiétude du sommeil, sauf que ce sommeil là répandait des relents d’éternité.

    • Mince, fit le maire.

    • Ce n’est pas possible …  s’écria Gérard. Et le chat ? Où est le chat ? Mona ? Mona ?

       

      Gérard fit le tour de la chambre.

    • Mona ? Mona ?

       

      Le maire se pencha et jeta un regard sous le lit.

    • Mona ? Mona ?

       

      L’employé communal observait la scène lorsqu’il découvrit, avec effroi, une grosse mouche à l’aspect métallique et aux reflets verts et or, posée sur le front de Madame Bonnot.

       

    • Saloperie, va !  s’écria-t-il.

       

      D’un geste brusque et ample, il chassa la mouche qui se posa sur le bord de la table.

    • C’est la mort qui les attire, dit le maire.

       

      Délaissant un instant l’introuvable chat, chacun s’appliqua à faire fuir la mouche verte.

    • Faudrait un insecticide …

       

      Oui, mais ce genre de produit, dans la maison d’Yvonne, était prohibé depuis une quinzaine de jours.

       

      Le maire ouvrit la fenêtre.

    • Faut la faire sortir, dit-il.

       

      Mona, pendant ce temps, avait reprit sa place sur le front de son amie Yvonne. Ses yeux brillant de mille étincelles, elle réfléchissait.

       

    • On ne devrait jamais tenter d’apprivoiser un vieux … pensa-t-elle. C’est trop triste quand il nous quitte !

    •  

      Elle déplia ses longues ailes claires finement nervurées, s’étira, traversa la cuisine et disparut par la fenêtre ouverte.

       

     


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